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mardi 18 octobre 2016

La fin de la grande messe

Autrefois, nous entrions dans la salle de classe comme on pénétrait dans un sanctuaire. Nous traversions alors une porte imaginaire au delà de laquelle l’enseignant était le maître et l’élève était l’apprenant. Le maître livrait, donnait, structurait et l’apprenant recevait, écoutait, écrivait, assimilait ; il y avait des règles du jeu connues de tous qui n’étaient pas remises en question parce qu’elles demeureraient de toute façon immuables.
Pourtant, on peut observer que depuis le début des années 90, l’accès aux savoirs démocratisés et aux technologies a désorganisé cette messe collective que nul naguère ne pouvait et ne songeait même à interrompre. Nos étudiants de la réforme arrivent aujourd’hui en classe comme s’ils entraient dans leur salon où une télévision serait en marche. Munis de leur téléphone intelligent, ils ont passé une heure à l’ordinateur en mode dit « multitâche » : tantôt ils prennent un instant pour répondre à un SMS, tantôt ils rédigent pendant une dizaine de minutes une portion de dissertation, tantôt ils alternent l’écoute d’une vidéo sur Youtube et la recherche de documentation dans Internet et tantôt ils écoutent de la musique par l’entremise de leur lecteur audionumérique.
Dans une approche pédagogique traditionnelle de la méthode dite « sanctuaire », il semble que rien n’invite outre mesure les étudiants à consacrer leur attention à l’enseignant plutôt que d’utiliser la « zapette » pour se livrer à toute une panoplie d’activités autres que celles, incontournables, dans le cadre d’un apprentissage significatif en présentiel.
Si le « spectacle » proposé par le professeur est intéressant, ils « se branchent » alors quelques instants, dans cet espace souvent découpé comme celui qui morcelle une heure de télévision : quinze minutes de contenu, une pause commerciale et ainsi de suite. Puis, ils reprennent la télécommande et vont ailleurs (SMS sur téléphone, rédaction d’un autre travail en retard sur une tablette numérique).
Entre « le sanctuaire » d’autrefois et le « salon » d’aujourd’hui, il n’y a plus rien de commun excepté les lieux physiques qui eux, n’ont guère changés au cours des années ; il s’agit toujours d’un collège et d’une classe logés dans un espace temps qui tentent de mettre enseignant et étudiants en « relation ». Le rythme élémentaire de nos « cours » demeure encore le principe de l’organisation de notre vie pédagogique et institutionnelle. Cette dernière est divisée par les grilles de l’emplois du temps des enseignants syndiqués et selon la relation suivante : trois heures – un enseignant en classe – une discipline – une matière – un cours – une classe – des étudiants en présence obligatoire et sanctionnée. L’École se retrouve donc aujourd’hui au centre de plusieurs conditions qui se repoussent comme les pôles d’un aimant : une classe « salon » avec télécommande, des élèves « multitâches », une cadence et une grille de l’emplois du temps traditionnelle qui a été conçue pour une société de fermiers du début du siècle, plusieurs enseignants de type « maître-curé » et des pédagogies appliquées encore trop souvent verticalement.
Les technologies peuvent permettre la fin de cette verticalité stricte dans l’acte pédagogique et réduire l’usage de la télécommande chez l’étudiant « multitâche ». Cependant, si les enseignants n’utilisent ces technologies que pour mettre les élèves en contact avec des savoirs et des informations multiples, sans réflexions, ils peuvent compromettre la mission même de leurs usages. En effet, intégrer les TIC à l’école est, simultanément, une question d’ordre pédagogique mais aussi anthropologique. Si, comme pédagogue nous croyons qu’Internet ouvre la porte aux savoirs, c’est que nous connaissons mal la définition de ce qu’est le véritable savoir. Un savoir qui sera intégré ne peut être appuyé que par une exigence de rigueur pédagogique et, ce soutien pédagogique ne peut s’élaborer qu’avec l’obligation d’un rapport au savoir qui doit être médiatisé habilement par l’enseignant. L’intégration utile et pertinente des technologies en classe ne peut donc se faire que si l’enseignant se fonde sur une pédagogie exigeante, différente, active, signifiante, tournée vers l’étudiant et à travers une véritable intention de le guider vers le savoir essentiel et réel. Celui-là même qui sera intégré dans la vie sociale et professionnelle.

Yves R. Morin

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